Les routes de la soie, de Peter Frankopan.
Avec cette somme magistrale, Peter Frankopan renverse le récit traditionnel de l'histoire mondiale, qui gravite autour de la Grèce antique, de Rome et de l'irrésistible ascension de l'Occident - une approche réductrice, qui méritait une relecture approfondie.
Élargissant la perspective, Frankopan se tourne vers « une région située à mi-chemin entre Orient et Occident, qui va des rives orientales de la méditerranée jusqu'à la mer Noire et à l'Himalaya ». C'est là, au carrefour des civilisations, qu'il situe le centre névralgique du globe. Et c'est les yeux rivés sur ce « cœur du monde » que, des campagnes d'Alexandre le Grand aux luttes géopolitiques du XXIème siècle, il retrace avec brio 2500 ans d'histoire.
Salué par la presse internationale comme « le plus important livre d'histoire publié depuis des décennies », Les Routes de la soie est un voyage grisant à travers les siècles, qui décentre avec audace le regard du lecteur pour éclairer d'une lumière nouvelle notre compréhension du monde.
En premier lieu, c'est un pavé de 763 pages avec à la fin 140 pages de notes, essentiellement des références bibliographiques, et 28 pages d'index. Et comme le résumé ci-dessus le dit, c'est un livre d'histoire. De plus, ce qu'on appelle les routes de la soie sont en fait les routes commerciales qui traversaient le monde connu, et les marchandises transportées n'étaient pas que la soie, mais il contient quand même des informations textiles intéressantes.
À propos des marchandises rares et de grande valeur : La première était la soie. Elle jouait plusieurs fonctions importantes dans le monde antique, outre sa valeur pour les tribus nomades. Sous la dynastie des Han, on s'en servait, parallèlement au numéraire et aux céréales, pour payer les soldats. C'était en un sens la monnaie d'échange la plus fiable : on n'arrivait pas à battre suffisamment de numéraire qui, d'ailleurs, ne se diffusait pas dans toute la Chine (...). Du coup, les balles de soie grège servaient régulièrement de monnaie d'échange (...). La soie devint une monnaie internationale aussi bien qu'un produit de luxe.
Où on apprend aussi qu'il y a 2000 ans, les visiteurs entrant en Chine étaient fichés : origine, itinéraire fixe, laisser-passer, comptage, dépenses, fonction, destination... On comprend mieux qu'ils en soient arrivés aujourd'hui au contrôle total avec leur crédit social.
Au Xème siècle, la ville d'Antioche était un centre commercial majeur ainsi que grand centre de production textile. Et toujours au XXIème siècle : La demande de soie, de coton, de lin et de tissus fabriqués en Méditerranée orientale, en Asie centrale ou en Chine était énorme, comme l'illustrent les inventaires, les listes de ventes et les trésors d'églises en Europe occidentale. Les cités du Levant capitalisaient sur les marchés émergeants - Antioche était un centre commercial majeur où les produits pouvaient s'expédier à l'Ouest, mais c'était aussi un centre de production à part entière. Les draps de la ville, comme la « toile d'Antioche », se vendaient si bien, étaient si recherchés que le roi Henri III d'Angleterre (sur le trône de 1216 à 1272) fit tendre des « salles d'Antioche » dans chacune de ses résidences: le Tour de Londres, les palais Clarendon et Winchester, ainsi que Westminster.
Au XIIème siècle, les Mongols conquièrent de grands territoires et arrivent jusqu'à Bagdad : Ces conquêtes rapportèrent d'immenses richesses et butins. S'il faut en croire le récit d'alliés des Mongols au Caucase, les vainqueurs « ployaient sous le poids de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et des perles, les tissus et ornements précieux, la vaisselle et les vases d'or et d'argent, car ils ne prenaient que cela (...) ». La confiscation des tissus était particulièrement importante : comme chez les Xiongnu à leur apogée, la soie et les matières de luxe jouaient un rôle capital pour distinguer les élites au sein du système tribal - elles étaient donc hautement appréciées. « Les draps de soie, d'or et de coton » étaient réclamés en quantités et qualités si précises que le spécialiste de ce domaine a parlé d'une sorte de liste de courses détaillée - une liste tout à la fois « exigeante et remarquablement informée ».
Mais, fait qui ne nous est pas enseigné, pire, qui est passé sous silence, les Mongols ont aussi apporté une stabilité qui a favorisé le commerce. Les routes d'Asie étaient sûres, des taxes appliquées aux marchandises qui traversaient la mer Noire aussi bien qu'à celles qui allaient de l'autre côté de l'Asie. Cette démarche fut couronnée de succès dans un secteur en particulier, l'exportation de tissus, dont la production fut décuplée aux XIIIème et XIVème siècles. On renforça délibérément les industries textiles à Nichapur, Hérat et Bagdad tandis que la seule ville de Tabriz, par exemple, quadruplait de taille en à peine plus d'un siècle pour accueillir les négociants aussi bien que les artisans, remarquablement traités à la suite des conquêtes mongoles. Bien que la demande de beaux draps et tissus fût quasi insatiable dans les marchés de l'Est, on en exporta de plus en plus vers l'Europe à partir de la fin du XIIIème siècle.
Puis sont arrivées les épidémies de peste qui ont décimé la population et créé une crise économique par manque de main d'œuvre, suivie d'une augmentation des salaires, un affaiblissement des propriétaires terriens bailleurs à cause d'une baisse des loyers. Des résultats remarquables s'ensuivirent. La richesse une fois plus également distribuée dans la société, la demande de produits de luxe - importés ou pas - augmenta puisqu'un plus grand nombre de consommateurs pouvaient acheter des articles naguère inabordables. (...) D'emblée moins disposée à épargner du fait de son expérience de la mort, la génération arrivant sur le marché, mieux payée que celle de ses parents et dotée de meilleures perspectives, consacra ses fonds à ce qui l'intéressait - en particulier la mode vestimentaire. Du coup, l'investissement et le développement rapide d'une industrie textile européenne en furent stimulés : elle se mit à produire de tels volumes de tissus qu'ils eurent un impact majeur sur le commerce d'Alexandrie dont les exportations s'effondrèrent. L'Europe commença même d'exporter dans la direction opposée, inonda le marché moyen-oriental où elle provoqua une pénible contraction, qui contrastait bien sûr avec le dynamisme de l'économie occidentale.
Il y a aussi des passages intéressants sur les zones d'influence en Asie, les alliances entre états pour luter contre la mainmise d'autres états sur les richesses de la zone, et qui ont eu des répercussions sur le déclenchement des deux guerres mondiales, un éclairage très intéressant.
Enfin de nos jours l'Asie centrale se développe à grande vitesse: Les maisons de mode occidentales, dont Prada, Burberry's et Louis Vuitton, ouvrent d'énormes magasins et font des chiffres de vente astronomiques tout autour du Golfe, en Russie, Chine et Extrême-Orient (de sorte que, non sans une délicieuse ironie, les beaux tissus et soieries sont revendus là où ils sont d'abord apparus). Le vêtement a toujours été un marqueur social, depuis les chefs Xiongnu d'il y a 2 000 ans jusqu'aux hommes et aux femmes de la Renaissance il y a cinq siècles.